Propos de la productrice


Lorsque j'ai rencontré Laurent Salgues, je me suis interrogée sur sa légitimité à raconter Rêves de poussière, une histoire d'orpailleurs au fin fond du Sahel. Dans son projet initial, il avait choisi un jeune Occidental comme personnage principal. Il s'est peu à peu détaché de son expérience personnelle et le jeune Occidental, forcément en décalage par rapport à ce milieu, nécessairement observateur avant tout, quelles qu'aient été les raisons de sa venue à Essakane, est devenu Mocktar Dicko, ce paysan nigérien arrivé là par nécessité. Rêves de poussière a pris toute sa force. La mine n'était pas un décor fascinant et photogénique, elle s'est révélée lieu de survie, lieu de travail dur et harassant, lieu de la "dernière chance" et peut-être voie sans issue pour Mocktar Dicko et ses compagnons.

En situant l'endroit de l'immigration dans le Sahel, Laurent nous permet d'appréhender avec un nouveau regard l'état d'immigré. Il donne à voir la migration Sud-Sud, souvent oubliée alors même qu'elle constitue une part majeure des flux migratoires internationaux. Le déracinement, la découverte de l'autre, l'obsession de retour parmi les siens, puis l'impossibilité de ce retour sont partout les mêmes. Dans Rêves de poussière, ce parcours initiatique nous apparaît dans sa quintessence.

Dernièrement, le chef d'état malien était en visite en France. À Montreuil, premier foyer des immigrés maliens de la région parisienne, il a rencontré ses compatriotes. Le quotidien Libération a rendu compte de cette entrevue : "(...) Je sais ce que vous vivez, lance le Président à leur adresse. Tous les Maliens au pays prient pour que vous ayez le courage. Mais plutôt que de s'attarder sur la condition de ses compatriotes, il préfère leur "donner des nouvelles" du pays. Le Mali va mal : il n'a pas plu, le blé et le maïs ont brûlé, le pétrole coûte cher, l'électricité coûte cher... Sans les Maliens de l'extérieur, leur "courage", leur "solidarité", le pays ne peut pas s'en sortir. "Pour cinq francs gagnés, il faut en envoyer un au pays pour investir" adjure le Président qui ne manque pas au passage de fustiger ceux qui n'envoient pas d'argent, "ceux qui s'installent ici et oublient leurs parents. (...)" Entre cet Eldorado que sont pour les populations du Sud les sociétés occidentales et le rêve de l'or que suscite Essakane, n'y a-t-il pas qu'une différence de latitude ?

Dans sa façon qu'il a de nous enrichir dans la connaissance sensible de l'autre, Laurent Salgues est un auteur ; dans son écriture, on le sent cinéaste. Quelle plus belle légitimité ?

J'ai appris à connaître Laurent et ai mesuré combien, à force d'implication, il avait fait "sienne" la culture de sa compagne, originaire du Burkina Faso. Les gens du Sud, et les Africains en particulier, connaissent souvent davantage la culture des gens du Nord que l'inverse. Les uns, par curiosité, par obligation aussi, font des pas que les autres, pour la plupart, n'éprouvent pas le besoin d'entreprendre. La démarche de Laurent (tant dans sa vie que dans son cinéma), faite d'humilité, est comme une promesse.